18.02.2006

La musique silencieuse...

   Déjà le temps des vacances a pris fin...et je m'en vais retrouver notre belle capitale. Mais avant de vous quitter pour quelques semaines, je souhaitais vous faire partager un extrait de la Parole de Dieu. C'est un extrait de l'évangile selon Saint Luc, la parabole de la graine du senevé. Dans cette belle métaphore, le Seigneur nous donne de réaliser les merveilles qu'accomplit Sa Grâce dans les souterrains de nos vies.  Il nous rappelle aussi la nécessité de mourir à notre moi possessif pour afin entendre à la racine de nous-mêmes, cette musica callada, cette musique silencieuse qui est, pour St Jean de la Croix, un des noms les plus émouvants de Dieu. (P. Maurice Zundel in Quel homme et quel Dieu ? )

 

 

medium_van_semeur_s.jpg

 Le semeur au soleil couchant  (Vincent Van Gogh - 1888)

 

 

Le Royaume de Dieu est semblable à un grain de senevé qu'un homme a pris et semé dans son champ. C'est la plus petite de toutes les semences mais quand il a poussé, il est plus grand que les légumes et devient un arbre de sorte que les oiseaux du ciel viennent habiter dans ses branches....

 

 

à très bientôt,

 Je vous porte tous dans la prière

Aelred

17.02.2006

Purifier notre amour

     L'encyclique de Benoît XVI a été l'occasion de nous rappeler la vrai définition de l'amour à l'heure où celui-ci est massacré. Le Pape est venu nous rappeler la nécessaire purification de nos relations qui sont bien souvent empreintes soit d'un désir de domination ou de possession dans le cadre d'une relation amoureuse ou bien d'absence d'humanité dans notre rapport aux plus pauvres ou à nos frères les Hommes.

Or l'amour est une totale gratuité, une totale ouverture de coeur à Autrui, un abandon qui ne peut se réaliser que dans le silence du Coeur et de la prière qui nous donne d'accéder au temps de Dieu, de sortir de la tempête de nos vies pour poser notre fardeau entre les mains du Seigneur et ainsi, déblayer les caillous qui obstruent notre coeur.

Dans la lignée de l'encyclique de Benoît XVI voici le texte de la conférence du frère Timothy Radcliffe, ancien maître de l'ordre dominicain sur le thème " Affectivité et Eucharistie", lors du séminaire tenu à Paris fin Janvier sur le thème : Les chrétiens et la sexualité. L'occasion pour tous de redécouvrir le rôle de la sexualité dans la relation amoureuse, et de réfléchir autour de cette question: qu'est ce qu'aimer quelqu'un ?

 

 

medium_timothy.jpg

 

 

Conférence du frère Timothy Radcliffe op, ancien maître de l'ordre des Prêcheurs.

Je ne suis pas sûr du sens du mot espagnol afectividad. L’anglais affectivity se réfère non seulement à notre faculté d'aimer, mais aussi à la façon dont nous aimons, nous, êtres physiques et sexués, sujets à l'émotion et à la passion. Dans le christianisme, nous parlons beaucoup de l'amour, mais il arrive que cet amour apparaisse quelque peu abstrait, hors de la réalité. Et pourtant il nous faut aimer tels que nous sommes, sexués, pleins de désirs, d'émotions fortes, ayant besoin de toucher et d'être proches les uns des autres.

 

Que nous soyons si mauvais quand il s'agit de parler sur ce sujet est étrange, car le christianisme est la plus charnelle de toutes les religions. Nous croyons que Dieu a créé ces corps, et il les a trou­vés très bien ; Dieu est venu corporellement parmi nous, être humain comme nous ; Jésus nous a donné le sacrement de son corps et il a promis de ressusciter nos corps. Et donc nous devrions nous sentir chez nous dans notre nature corporelle avec ses passions et à l'aise quand il s'agit de parler de l'affectivité ! Mais bien souvent, quand l'Église en parle, les gens restent scep­tiques. Nous ne faisons guère autorité quand nous parlons de sexe ! Dieu s'est peut-être incarné en Jésus-Christ, mais nous, nous en sommes encore à apprendre à nous incarner dans notre corps. Il nous faut redescendre sur terre !

 

Un jour que saint Jean Chrysostome était en train de prêcher sur le sexe (cf [1]), il remarqua que des auditeurs rougissaient, ce qui le remplit d'indigna­tion : Pourquoi rougissez-vous ? N'est-ce pas pur ? Vous vous comportez en hérétiques. Penser qu'il faut ignorer le sexe est un manquement à la véritable chasteté, et selon personne de moins que saint Thomas d'Aquin (cf [2]), c'est un manque­ment moral ! C'est un peu comme avec ces êtres sexués et passionnés (quelquefois un peu perdus) qu'il nous faut apprendre à aimer. Autrement nous n'aurons rien à dire sur Dieu qui est amour.

 

Je voudrais parler de la Dernière Cène et de la sexualité. Cela paraît peut-être bizarre, mais réfléchissez un instant. Les paroles centrales de la Dernière Cène sont Ceci est mon corps, et je vous le donne. L'Eucharistie, comme le sexe, est centrée sur le don du corps. Avez-vous jamais remarqué que la première épître aux Corinthiens tourne autour de deux sujets, la sexualité et l'Eucharistie ? Et cela parce que Paul sait qu'il nous faut comprendre l'un à la lumière de l'autre. Nous comprenons l'Eucharistie à la lumière de la sexualité, et la sexualité à la lumière de l'Eucharistie.

 

Notre société a de la peine à le comprendre, parce que nous avons tendance à considérer notre corps comme un objet en notre possession. L’autre jour, j'ai vu un livre sur le corps humain intitulé L’Homme : tous modèles, toutes formes, toutes dimensions, toutes couleurs. Manuel de l'utilisateur (Éditions Haynes). C'est un manuel de la catégo­rie de ceux qu'on vous donne quand vous ache­tez une voiture ou une machine à laver. Si vous pensez à votre corps de ce point de vue, comme à un objet important parmi d'autres, alors les actes sexuels n'ont pas spécialement de sens. Cela se produit de façon dramatique à l'adolescence, et cela peut se produire tout au long de la vie, quand on est marié ou que l'on est religieux ou prêtre. Il arrive souvent qu'une telle crise se présente cinq ou six ans après un engagement dans le mariage ou le sacerdoce. Il nous faut faire face.

 

Jésus aurait pu s'échapper par une porte dérobée et s'enfuir. Il aurait pu rejeter les disciples pour n'avoir plus rien à faire avec eux. Mais non. Il a accueilli ce moment dans la foi. Et nous ne pourrons aider les jeunes à le faire que si nous avons nous-mêmes connu de tels moments et nous y sommes confrontés. Cela a été mon cas ! Je me souviens que quelques années après mon ordination, je suis tombé très amoureux. Pour la première fois je rencontrais une personne que j'au­rais épousée avec bonheur et qui m'aurait épousé avec bonheur. C'était le moment du choix. J'avais fait ma profession solennelle avec joie. J'aimais mes frères et sœurs dominicains. J'aimais la mission de l'Ordre. Mais tout en faisant profession j'avais une petite bulle interrogative dans la tête : « Qu'est-ce que ça me ferait d'être marié ? ».

 

À ce moment-là, il me fallait accepter le choix fait lors de ma profession solennelle. Ou, plus exactement, il me fallait accepter le choix que Dieu avait fait pour moi, que c'était là la vie à laquelle il m'appelait. Ce furent des moments pénibles, mais ce furent également des moments de bonheur. J'étais heureux parce que j'aimais cette personne, et depuis nous sommes restés de très bons amis. Ce fut aussi un moment de bonheur parce que j'étais libéré des fantasmes que j'avais gardés au moment de ma profession solennelle. Je revenais doucement sur terre. Mon cœur et mon esprit devaient s'incarner en ma personne tel que je suis, dans la vie que Dieu avait choisie pour moi, dans cette chair et dans ce sang. La crise me remit les pieds sur terre.

 

Pour la plupart d'entre nous, cela ne se produit pas seulement une fois. Nous pouvons passer par plusieurs crises d'affectivité au long de notre vie. Je l'ai fait, et qui sait ce qui va encore ce présenter ? Mais il nous faut les affronter, comme Jésus le fit à la Dernière Cène, avec courage et confiance. Alors, nous pénétrerons doucement dans le monde réel de notre chair et de notre sang.

 

Un bénédictin irlandais, Mark Patrick Heder­man, a écrit : L’amour est la seule force suffisam­ment impétueuse pour nous obliger à quitter l'abri confortable de notre individualisme bien retran­ché, à sortir de la coquille imprenable de notre autosuffisance, à nous glisser à visage découvert dans la zone de danger, ce creuset où un individua­lisme se purifie et devient une personnalité (cf [3]). Et si vous n'accordez pas créance à un bénédictin irlandais, vous en croirez certainement saint Thomas d'Aquin : Celui qui aime doit par conséquent traverser cette frontière qui le confinait dans ses propres limitations. C'est pourquoi on dit de l'amour qu'il fait fondre le cœur : ce qui est fondu n'est plus restreint dans ses propres limites, tout au contraire de ce qu'est la dureté du cœur (cf [4]). Il n'y a que l'amour qui brise la dureté de notre cœur et nous donne un cœur de chair.

 

S'ouvrir à l'amour est très dangereux. On en sera probablement blessé. La Dernière Cène est le récit du risque qu'il y a à aimer. C'est pourquoi Jésus est mort : parce qu'il a aimé. Et c'est particu­liè­rement dangereux pour un prêtre ou un religieux. On y réveille des passions et désirs extraordinairement profonds et troublants ; on peut être en danger de perdre sa vocation ou de mener une vie double. La grâce sera nécessaire si on veut surmonter ces périls. Mais ne pas s'ouvrir à l'amour est encore plus dangereux : c'est un risque mortel. Écoutez ce que dit C.S. Lewis : Le seul fait d'aimer rend vulnérable. Aimez quoi que ce soit, et votre cœur en sera déchiré, et peut-être brisé. Si vous voulez être sûr de le garder intact, ne donnez votre cœur à personne, pas même à un animal. Enveloppez-le soigneusement dans des bagatelles et des fanfreluches ; évitez tout engage­ment ; mettez-le bien en sûreté dans un coffret ou dans ce cercueil que fabrique votre égoïsme. Mais dans ce coffret sûr, sombre, immobile, étanche, il se transformera. Il ne se brisera pas ; il va devenir inflexible, impénétrable, intouchable. La seule possibilité, à votre choix, autre que la tragédie, ou au moins que le risque de tragédie, c'est la damnation. Le seul endroit, en dehors du ciel, où vous serez parfaitement protégé de tous les dangers et de toutes les vicissitudes de l'amour, c'est l'enfer (cf [5]).

 

Quand nous célébrons l'Eucharistie, nous nous souvenons que le sang du Christ est versé pour vous et pour tous. En son sens le plus profond, le mystère de l'amour est à la fois individuel et universel. Si notre amour est juste individuel, il risque de se limiter à être introverti et étouffant. Si c'est juste un vague amour de l'humanité entière, il risque de devenir vide et vain. La tentation d'un couple pourrait être d'avoir un amour qui soit intense mais fermé et exclusif ; souvent, la seule chose qui pourrait alors lui épargner la destruction c'est l'arrivée d'une tierce personne, l'enfant, qui élargit leur amour. La tentation des célibataires pourrait être un amour simplement universel, un vague amour chaleureux de l'humanité. Dans La maison d’Apre-Vent, Dickens nous rapporte com­ment madame Jellyby était dotée d'une philanthropie télescopique, parce qu'elle ne pouvait rien voir qui fût plus proche que l'Afrique. (cf [6]) Elle aimait l'Afrique en général, mais ne remarquait même pas l'exis­tence de ses propres enfants.

 

Ceux d'entre nous qui sommes religieux ne peuvent pas se réfugier dans une telle philanthropie télescopique. S'approcher du mystère de l'amour voudra dire aussi que nous aimons des personnes, parfois d'amitié, parfois d'une profonde affection. Il nous faut apprendre à intégrer ces amours dans notre identité de religieux. Il paraît qu'autrefois on mettait souvent en garde les religieux contre « les amitiés particulières ». Notre vénérable Gervase Mathew b (c) a toujours dit qu'il craignait bien davan­tage les « inimitiés particulières » !

 

Bède Jarret était Supérieur provincial des dominicains d'Angleterre dans les années 30. Il écrivit une lettre splendide à un jeune bénédictin, Hubert van Zeller, qui allait après la guerre devenir célèbre par ses écrits de spiritualité. Ce jeune moine était tombé amoureux d'une personne que nous ne connaissons que sous son initiale P. C'était une terrible épreuve. Il craignait que ce ne soit la fin de sa vocation religieuse ; Bède vit que c'en était le commencement. Je vais vous le citer longuement. On est étonné quand on se souvient que cela fut écrit il a soixante-dix ans.

 

Je suis heureux [que vous soyez tombé amoureux de P] parce que je crois que la tentation à laquelle vous avez toujours été exposé était du puritanisme, une étroitesse, une certaine inhumanité. Votre tendance a toujours été le refus de respecter la matière. Vous aviez l'amour du Seigneur, mais vous n'aviez pas vraiment l'amour de l'Incarnation. En réalité vous aviez peur. Vous pensiez (je vous impute ici toutes sortes de défauts sans preuve) que, si vous vous relâchiez, vous alliez vous désintégrer. Vous étiez plein d'inhibitions. Elles ont failli vous tuer ; elles ont failli tuer votre humanité. Vous aviez peur de la vie parce que vous vouliez être un saint et parce que vous saviez que vous êtes un artiste. L’artiste en vous voyait de la beauté partout ; le saint de désir disait, "Mais ça c'est terriblement dangereux" ; le novice en vous disait "Ferme bien les yeux". Et le Claude [son prénom de baptême] a bien failli voler en éclats. Si P n'était pas entrée dans votre vie, vous auriez pu voler en éclats. Je crois que P vous sauvera la vie. Je vais dire une messe d'action de grâces pour ce que P a été, et a fait, pour vous. Il y a longtemps que vous aviez besoin de P Des tantes ne sont pas des solutions. Pas plus que de vieux provinciaux bedonnants (cf [7]).

Je ne veux pas dire que nous devrions tous nous précipiter vers la porte de sortie pour trouver quel­qu'un à aimer ! Dieu nous envoie les amours et les amitiés qui font partie du chemin que nous parcourons vers lui, qui est la plénitude de l'amour. Nous sommes dans l'attente de qui Dieu envoie, et quand, et comment. Mais quand ils arrivent, alors nous devons avoir le courage de saisir le moment, comme le fit Jésus à la Dernière Cène.

 

Quand nous le ferons, il faudra que nous apprenions à être chastes. Tous, célibataires, mariés, religieux, nous sommes tous appelés à la chasteté. Ce mot n'est pas très populaire de nos jours. Il résonne aux oreilles comme étant prude, froid, distant, à demi mort, sans intérêt. Herbert McCabe, o.p., a écrit que la chasteté qui n'est pas une manifestation de l'amour n'est que le cadavre de la vraie chasteté (cf [8]). Le cadavre d'un chien ressemble à un chien. On peut même se tromper et croire que c'est un chien qui dort tranquillement. Mais ce n'est pas un chien, c'est juste un ex-chien. De la même façon, quelqu'un qui est célibataire mais qui n'aime pas peut ressembler à quelqu'un qui est chaste, mais il est mort.

 

Alors, que signifie donc être chaste ? Le chasteté ne consiste pas d'abord dans la suppression du désir, au moins selon la tradition de saint Thomas d'aquin. Le désir et les passions contiennent des vérités profondes sur ce que nous sommes et ce qui nous est nécessaire. Les étouffer ne ferait que nous tuer spirituellement, ou bien, un jour, nous faire dérailler. Nous devons éduquer nos désirs, ouvrir les yeux sur leur objet réel, les dégager des plaisirs mesquins. Nous devons désirer avec davantage de profondeur et davantage de clarté.

 

Saint Thomas a écrit quelque chose qu'il serait facile de mal interpréter. Il dit que la chasteté consiste à vivre selon l'ordre de la raison (cf [9]) . Cela semble bien froid et cérébral, comme si être chaste résidait entièrement dans le pouvoir de l'esprit. Mais, par ratio, Thomas voulait dire vivre dans le monde réel, selon la vérité des choses réelles (cf [10]) . Cela veut dire vivre dans la réalité de ce que je suis et de ce que sont réellement les gens que j'aime. La passion et le désir peuvent nous entraîner à vivre dans l'imaginaire, tandis que la chasteté nous ramène sur terre, à voir les choses telles qu'elles sont. Pour un religieux, ou quelquefois pour des célibataires, peut naître la tentation de se réfugier dans le fantasme pernicieux que nous sommes des êtres angéliques éthérés qui n'ont rien à voir avec le sexe. Cela ressemble à de la chasteté, mais c'en est une perversion. Ça me rappelle l'histoire d'un de mes Frères qui allait dire la messe dans un couvent de religieuses. La sœur qui ouvrit la porte le regarda et dit : « Ah, c'est vous, Père ! Je croyais que c'était un homme ».

 

On pourrait difficilement imaginer célébration de l'amour qui soit plus terre-à-terre que la Dernière Cène. Rien de romantique en elle : Jésus dit claire­ment à ses disciples que la fin est prochaine, que l'un d'entre eux l'a trahi, que Pierre va le renier, que les autres vont s'enfuir. Ce n'est pas du tout un gentil petit dîner aux chandelles dans une trattoria. C'est d'un extrême réalisme. Un amour eucharistique nous met franchement et carrément en face des désordres de l'amour, de ses échecs, et de sa victoire ultime.

 

Dans quels fantasmes le désir peut-il nous piéger ? J'en distingue deux. Le premier est la tenta­tion de croire que l'autre personne est tout, tout ce que nous cherchons, tout ce qui répond à nos aspi­rations. C'est une obsession. Le second est ne pas réussi à voir l'humanité de l'autre personne, de la réduire à servir à la satisfaction de nos impulsions. C'est de la concupiscence. Ces illusions ne sont pas aussi différentes l'une de l'autre qu'elles ne le sembleraient de prime abord. Chacune est le reflet de l'autre.

 

Je suppose que nous avons tous connus de ces moments d'obsession, quand quelqu'un devient l'objet de tous nos désirs, le symbole de tout ce que nous avons jamais désiré, la réponse à tous nos besoins. Si nous ne nous unissons pas intimement avec cette personne, notre vie est frappée de vacuité et perd toute signification. L’objet de notre amour remplit ce puits profond de besoins que nous découvrons en nous. Nous y pensons toute la jour­née. Comme Shakespeare l'a si bien exprimé : Et voici que le jour mes membres, la nuit mon esprit, Pour toi, et pour moi, ne trouvent point de repos (cf [11]) .

 

Ou bien, pour être un peu plus moderne, le visage de la personne aimée est comme l'économiseur d'écran de notre ordinateur. Au moment où l'on arrête de penser à quelque chose d'autre, le voilà. C'est comme une prison, un esclavage, mais un esclavage auquel nous ne désirons pas échapper. Nous divinisons la personne aimée, la mettons à la place de Dieu. Évidemment, ce que nous adorons c'est notre création à nous. C'est une projection. Peut-être tout amour passe-t-il par ce stage d'obsession insensée. Le seul remède est de vivre avec la personne jour après jour, et découvrir qu'elle n'est pas Dieu, mais seulement son enfant. L’amour commence lorsque nous sommes guéris de cette illusion et nous trouvons face à face avec une personne réelle et non pas une projection de nos désirs. Comme le dit Octavio Paz : L’amour révèle la réalité au désir (cf [12]) .

 

Car que recherchons-nous dans tout cela ? Qu'est-ce qui provoque cette obsession ? Je ne peux parler qu'en mon nom personnel, mais je dirais alors que ce qui a toujours été derrière mes occa­sionnels troubles émotionnels était un désir d'inti­mité. C'est le désir d'être entièrement un, de faire disparaître les frontières entre moi et une autre personne, de me perdre dans une autre personne, d'aboutir à une communion pure et totale. Plutôt qu'une passion sexuelle, je pense que c'est une inti­mité que recherchent la plupart des êtres humains. S'il nous faut passer par des crises d'affectivité, il nous faut reconnaître notre besoin d'intimité.

 

Notre société est construite autour du mythe de l'union sexuelle comme couronnement de toute intimité. C'est ce moment de tendresse et d'union physique complète qui crée l'intimité totale et la communion absolue. Bien des humains ignorent cette intimité parce qu'ils ne sont pas mariés ou que leur mariage n'est pas heureux, ou bien parce qu'ils sont prêtres ou religieux. Et nous pouvons nous sentir injustement frustrés dans ce qui est notre besoin le plus profond. Cela semble arbitraire ! Comment Dieu peut-il me priver de la satisfaction de ce profond désir ?

 

Je pense que tout être humain, marié ou céliba­taire, religieux ou laïc, doit apprendre à s'accom­moder des limites de l'intimité auxquelles il est confronté. Le rêve d'une communion totale est un mythe qui porte certains religieux à désirer d'être mariés, et certaines personnes mariées à désirer d'être mariées à quelqu'un d'autre. Il est certain qu'une intimité ne peut être heureuse que si nous en acceptons les limites. Nous pouvons projeter sur des couples mariés une intimité magnifique et totale, mais qui en réalité est impossible et n'est que la projection de nos rêves. Rilke a compris qu'il ne pouvait y avoir d'authentique intimité dans un couple sans que chacun y reconnaisse que l'autre, d'une certaine façon, reste solitaire. Tout être humain garde une part de solitude autour de lui qui ne peut être abolie. Un bon mariage est celui dans lequel chacun fait de l'autre le gardien de sa solitude et lui accorde cette confiance, la plus grande qu'il soit possible de montrer (...). Une fois qu'on a compris et accepté que, même entre les êtres humains les plus proches, continuent à exis­ter des distances infinies, peut se développer une merveilleuse vie côte à côte, s'ils arrivent à aimer la distance entre eux qui donne à chacun la possi­bilité de voir l'autre en entier sur un vaste arrière-plan céleste (cf [13]) .

 

Personne ne peut nous apporter la satisfaction totale de ce que nous désirons. Cela ne se trouve qu'en Dieu. Rowan Williams, marié et archevêque de Cantorbéry, écrit : Un être humain devient adulte et fidèle lorsqu'il prend conscience de l'incurabilité de son désir : le monde est tel que rien ne donnera à la personne une identité sans faille et accomplie (cf [14]) . Ou bien, pour citer Jean Vanier : La solitude fait partie de l'être humain, parce qu'il n'y a rien dans l'existence qui puisse satisfaire complètement les besoins du cœur humain (cf [15]) .

 

Pour ceux qui sont mariés, une merveilleuse intimité est possible une fois qu'on a accepté d'être le gardien de la solitude de l'autre, dit Rilke ; et pour ceux d'entre nous qui ne sont pas mariés ou qui sont engagés dans le célibat, il est possible également de découvrir une profonde et merveilleuse intimité avec d'autres. Le mot intimité vient du latin intimare, qui signifie "être en rapport avec ce qui est le plus profond dans une autre personne". Parce que je suis religieux, mon vœu de chasteté me donne la possibilité d'être incroyable­ment intime avec les autres. Parce que je n'ai pas d'agenda secret et que mon amour ne saurait être dévorant ni possessif, je peux m'approcher très près du centre de la vie des gens.

 

Le piège opposé à l'obsession ne consiste pas à mettre l'autre personne à la place de Dieu, mais à en faire un simple objet, quelque chose qui puisse satisfaire les besoins sexuels. La concupiscence nous ferme les yeux sur l'autre en tant que personne, sur sa fragilité et sur ses qualités. Saint Thomas, écrivant sur la chasteté, dit que le lion, quand il voit la biche, voit un repas, et que la concupiscence fait de nous des chasseurs, des prédateurs voyants ce qu'ils peuvent dévorer. Ce que nous voulons, c'est un morceau de chair, quelque chose à dévorer. Ici encore, la chasteté consistera à vivre dans le monde réel. La chasteté nous ouvre les yeux et nous fait voir que ce qui est devant nous est, oui, c'est vrai, un beau corps, mais que ce corps est quelqu'un. Ce corps n'est pas un objet, mais un sujet. Je vais à nouveau citer Hederman : Le vœu de chasteté empêche les pieds du chasseur de faire ce qu'ils feraient naturellement : poser des pièges aux autres et s'en approcher en prédateur (cf [16]) . Ce qui a été si terrible dans ces histoires d'abus sexuels est que souvent il y avait eu préparation savamment calculée.

 

On pourrait croire que la concupiscence est une passion sexuelle non maîtrisée, un désir sexuel débridé. Mais saint Augustin, qui s'y connaissait dans la question, estimait que la concupiscence est un désir de domination du prochain davantage que de plaisir sexuel. La concupiscence relève de la libido dominandi, le désir de domination qui nous transformerait en Dieu. La concupiscence concerne davantage la puissance qu'elle ne concerne le sexe. Comme l'écrit Sébastien Moore, la concupiscence n'est pas une passion sexuelle qui échappe au contrôle de la volonté, mais une passion sexuelle qui prend la place de la volonté de Dieu (...). La tâche qui nous revient n'est pas de soumettre la passion sexuelle à la volonté, mais de lui restituer sa nature de désir qui trouve son origine et sa fin en Dieu, et dont la libération s'opère par la grâce de Dieu manifestée dans la vie, l'enseignement, la crucifixion et la résurrection de Jésus-Christ (cf [17]) .

 

Pour surmonter la concupiscence, la première étape n'est pas l'abolition du désir, mais sa réhabilitation, sa libération, la redécouverte qu'il concerne non pas un objet mais une personne. Tant de tristes scandales d'abus sexuels sur mineurs viennent de prêtres ou de religieux incapables de gérer leurs relations d'adultes avec leurs égaux ! Ils ne pouvaient rechercher de relations que là où ils avaient pouvoir et autorité. Il leur fallait, eux, rester invulnérables. À la dernière Cène, Jésus prit du pain et le donna à ses disciples en disant : Ceci est mon corps livré pour vous. Il se livre. Au lieu de se les asservir, il se livre à eux pour faire ce qu'ils veulent. Et nous savons ce qu'ils en feront. Voilà l'immense vulnérabilité de l'amour.

 

La concupiscence et l'obsession peuvent sembler bien différentes, et pourtant chacune est le reflet exact de l'autre. Dans l'obsession, on fait un Dieu de l'autre personne, et dans la concupiscence on fait un Dieu de soi-même. Dans un cas, on se rend totalement impuissant, et dans l'autre on prétend au pouvoir absolu. Rowan Williams écrit que l'amour hésite entre l'égoïsme et l'abnégation de soi (cf [18]) . Il nous donne un sentiment intense de nous-mêmes, et en même temps il nous fait disparaître du champ de conscience. Peut-être bien que la concupiscence apparaît quand l'égoïsme prend le dessus, et l'obsession quand l'abnégation de soi fait perdre tout sens d'identité.

 

Ainsi la chasteté consiste-t-elle à vivre dans le monde réel, à voir l'autre tel qu'il (ou elle) est, et moi-même tel que je suis. Ils ne sont ni divins ni simplement une masse de chair. Nous sommes tous les deux enfants de Dieu. Nous avons une histoire. Nous avons fait des vœux et des promesses. L’autre a des engagements, peut-être comme partenaire ou conjoint. Nous autres, prêtres ou religieux, nous nous sommes donnés à notre Ordre et à notre diocèse. C'est comme tels, pris et liés par divers engagements, que nous pouvons apprendre à aimer d'un cœur ouvert et les yeux ouverts.

 

Cela est difficile parce que nous vivons dans le monde de l'internet. C'est un univers de réalité virtuelle où l'on peut vivre dans des mondes imaginaires comme s'ils étaient réels. Nous vivons dans une culture qui distingue difficilement l'imaginaire de la réalité. Tout est possible dans le cyber­monde. C'est pourquoi la chasteté est difficile : elle est un effort pour voir la réalité.

 

Comment pouvons-nous alors redescendre sur terre ? Je signalerais trois étapes. Il faut que nous apprenions à ouvrir les yeux et à voir les visages de ceux qui sont devant nous. Combien de fois regardons-nous vraiment les visages des gens tels qu'ils sont ? Brian Pierce, un dominicain américain, est en train d'écrire un livre où il compare la pensée de Maître Eckhart, le mystique dominicain du XIVe siècle, et celle de Thich Nhat Hanh, un Bouddhiste du XXe. Pour tous les deux, le commencement de la vie contemplative se situe au moment présent, en ce que les Bouddhistes appellent « la conscience ». Seul le moment présent est réel. C'est en ce moment que je vis, et par conséquent c'est en ce moment que je peux rencontrer Dieu. Il faut que j'acquière la sérénité de cesser de m'inquiéter pour le passé et pour l'avenir. Maintenant est le moment où commence l'éternité. Eckhart demande : « L'aujourd'hui, qu'est-ce que c'est ? ». Et il répond : « L’éternité ».

 

À la Dernière Cène, Jésus a saisi le moment présent. Au lieu de s'inquiéter de ce que Judas avait fait ou de l'approche des soldats, il vécut le moment présent, prit le pain, le rompit et le donna à ses disciples en disant : Ceci est mon corps donné pour vous. Chacune des Eucharisties nous plonge dans ce maintenant éternel. C'est en ce moment que je peux être présent à une autre personne, serein et tranquille en sa présence. Je suis si occupé, courant de droite et de gauche, pensant à ce qui va se passer ensuite, que je ne suis pas capable de voir le visage en face de moi, d'en voir la beauté et les blessures, d'en voir la joie et les souffrances. Ainsi donc, la chasteté comporte l'ou­verture de mes yeux !

 

Ensuite, je peux apprendre l'art d'être seul. Je ne peux pas être heureux avec les autres à moins de pouvoir être seul parfois. La solitude me terrifie, alors je saisis les autres non pas parce que je me plais avec eux, mais comme une solution à mon problème. Je considère les autres comme un moyen de remplir ma vacuité, ma terrible solitude. Je ne pourrai donc pas me réjouir avec eux pour leur propre bien. Et donc, quand on est présent avec une autre personne, il s'agit d'être vraiment présent, et, quand on est seul, il s'agit d'apprendre à aimer la solitude. Autrement, quand on est avec une autre personne, on s'y agrippe jusqu'à l'étouffer !

 

Enfin, toute société vit avec son histoire. Notre société a ses histoires traditionnelles. Ce sont souvent des histoires romantiques : un garçon rencontre une fille (ou bien quelquefois un garçon rencontre un garçon), ils s'éprennent l'un de l'autre et vivent heureux longtemps. C'est une belle histoire qui arrive souvent. Mais si nous croyons que c'est là la seule histoire possible, nous vivrons avec des possibilités trop restreintes. Il faut que notre imagination se nourrisse d'autres histoires, qui nous parlent des façons de vivre et d'aimer. Nous devons déployer devant les jeunes la vaste diversité des façons dont on peut rencontrer l'amour et lui donner sens. C'est pourquoi les vies des saints étaient si importantes. Elles nous montraient qu'il y a bien des façons de vivre héroïquement, en étant marié ou célibataire, en étant religieux ou laïc. Une autobiographie m'a beaucoup touché : celle de Nelson Mandela, The Long Road to Freedom. Voilà un homme qui consacre toute sa vie à la cause de la justice et à la défaite de l'apartheid, et cela signifie qu'il n'a pas la vie dans le mariage qu'il désirait tellement, qu'il désira pendant des années de prison.

 

Ainsi donc, le premier pas vers la chasteté c'est de descendre sur terre. Je vais rapidement mention­ner les deux autres.

Le second, très sommairement, consiste à ouvrir notre amour, de sorte qu'il ne reste pas un petit monde privé où trouver refuge. L’amour de Jésus est dévoilé quand il prend le pain, et il le rompt pour qu'il puisse être partagé. Lorsque nous découvrons l'amour, nous ne devons pas le garder dans un petit placard privé pour un plaisir personnel, comme une bouteille de whisky conservée en cachette en vue d'une consomma­tion solitaire. Il faut l'ouvrir aux autres, le leur faire partager et les en faire profiter. Il nous faut partager nos amours avec nos amis, et nos amis avec ceux que nous aimons. C'est ainsi qu'un amour particulier devient universel.

 

Par-dessus tout, dans tout amour nous pouvons ouvrir l'espace à Dieu pour qu'il y demeure. Dans tout amour particulier peut vivre le mystère même de l'amour, qui est Dieu. Quand nous aimons quel­qu'un profondément, Dieu est déjà présent, si seulement nous savons l'y voir. Plutôt que de considérer nos amours comme étant en concurrence avec Dieu, soyons conscients qu'ils lui laissent de la place où il peut dresser sa tente. Comme le disait Bède Jarrett à Hubert van Zeller, si vous pensiez que la seule chose à faire soit de vous retirer dans votre coquille, vous ne verriez jamais combien Dieu est aimable. Vous devez aimer P et chercher Dieu en P (...). Appréciez votre amitié, payez-en le prix par votre souffrance, souvenez-vous-en dans votre messe, et qu'il y soit la tierce personne. L’ouverture de l’Amitié spirituelle par ÆIred de Rievaulx c est : "Nous voici, toi et moi, et j'espère qu'entre nous deux le Christ est le troisième". N'est-ce pas magnifique ? Si vous fuyez l'amour, vous ne saurez jamais combien Dieu est aimable ; mais si vous ne laissez pas Dieu entrer dans cet amour et ne lui en faites pas les honneurs, alors vous ne connaîtrez pas non plus le mystère de cet amour. Si nous sépa­rons notre amour de Dieu et notre amour des personnes, les deux se rempliront d'amertume et deviendront malsains. C'est cela que signifie « mener une double vie ».

 

La troisième étape, peut-être la plus difficile, est que notre amour doit libérer les personnes. Tout amour, qu'il soit celui de gens mariés ou celui de célibataires, doit être libérateur. L’amour d'un époux et d'une épouse doit ouvrir de grands espaces de liberté, et, pour ceux d'entre nous qui sont prêtres ou religieux, c'est encore plus vrai. Nous devons aimer les personnes de façon qu'elles soient libres d'aimer les autres plus que nous. Saint Augustin appelle l'évêque l'ami du marié, l'amicus sponsi. En anglais, lors d'un mariage, nous parlons du best man (garçon d'honneur). Le « meilleur homme » n'essaie pas de s'attirer l'amour de la mariée, et même pas celui des demoiselles d'honneur ! Il dirige vers un autre.

 

Un dominicain français a un jour comparé Dieu à un gentleman anglais qui est si immensément discret qu'il ne désire aucunement s'imposer aux gens qu'il aime. Il passe la tête dans l'entrebâille­ment de la porte pour s'assurer que tout va bien dans leurs marques d'affection, et puis, même s'il aimerait bien rester, disparaît pour les laisser seul à seul. C.S. Lewis l'exprime autrement : C'est un des privilèges divins d'être toujours moins l'aimé que l'amant (cf [19]) . Dieu est toujours celui qui aime davantage qu'il n'est aimé. Ce peut aussi être notre vocation. Comme l'écrit Auden : Si une égale affection ne peut être, Que je sois le plus aimant (cf [20]).

 

Cela suppose de faire en sorte de ne pas occuper le centre de la vie des autres et en faire nos dépendants. Il faut toujours nous efforcer de leur apporter d'autres soutiens, d'autres réconforts, de sorte que nous devenions moins importants pour eux. Ce qui veut dire que la question peut toujours êtes ainsi posée : mon amour rend-il cette personne plus forte, plus indépendante, ou bien la rend-elle plus faible, plus dépendante de moi ?

 

Cela suffit ! Je dois m'arrêter, après une dernière réflexion, cependant. Apprendre à aimer est une entreprise dangereuse. Nous ne savons pas où elle peut nous mener. Nous allons découvrir un boule­versement de notre vie. Il nous arrivera certaine­ment quelquefois d'être blessé. Avoir un cœur de pierre serait plus facile que d'avoir un cœur de chair, mais dans ce cas nous serions mort ! Mort, nous ne pouvons pas parler du Dieu de vie. Mais comment vivre cette mort et cette résurrection ?

 

À chaque Eucharistie, nous nous souvenons que Jésus a répandu son sang pour le pardon des péchés. Cela ne veut pas dire qu'il lui fallait apaiser un Dieu en colère ; cela ne veut même pas dire seulement que si nous fautons il suffit d'aller nous confesser et d'être pardonné. Ça veut dire cela, mais bien davantage encore. Ça veut dire que, au milieu de toutes nos luttes pour être des personnes vivantes et aimantes, Dieu est avec nous. La grâce de Dieu est avec nous dans les moments d'échecs et de trouble, pour nous aider à nous remettre sur pied. Tout comme, le Dimanche de Pâques, Dieu changea le Vendredi saint en un jour de bénédiction, nous pouvons avoir confiance que tous nos efforts pour aimer porteront des fruits. Il n'y a donc pas de raison d'avoir peur ! Nous pouvons nous lancer dans cette aventure vers l'inconnu avec confiance et courage.

 

 

13.02.2006

Marie, savais-tu ?

   Samedi nous avons fêté Notre-Dame de Lourdes, l'occasion pour moi de parler de la mère de notre Sauveur. J'écoutais un cantique en anglais qui m'a conduit à méditer sur le mystère de la vie de la Vierge. Quel évènement inouïe pour cette petite fille d'Israël que la visite de l'ange Gabriel !

 Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus.  Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n'aura pas de fin.

Quel séisme, elle qui en juive pieuse croyait que la présence parfaite et absolue de Dieu était au Saint des Saints à Jérusalem ! Or voici que c'est elle, Marie, qui devient temple du Seigneur, elle qui pendant neuf mois sera la porte du Ciel !

Alors je ne peux m'empêcher de m'interroger avec ce très beau cantique: Marie, savais tu, que lorsque tu embrasserais ton enfant, tu embrasserais le visage de Dieu ?

 

 

medium_marie.jpg

 

 

Mary, did you know ?

 

Mary did you know, that your baby boy
Would one day walk on water?
Mary did you know, that your baby boy
Would save our sons and daughters?

 

Did you know, that your baby boy
Has come to make you new?
This Child that you delivered,
Will soon deliver you!

 

Mary did you know, that your baby boy
Will give sight to the blind man?
Mary did you know, that your baby boy
Would calm a storm with His hand?

 

Did you know, that your baby boy
Has walked where angels trod
And when you kiss your little baby,
You've kissed the face of God?
Oh, Mary did you know?
Mary did you know?

 

The blind will see, the deaf will hear,
The dead will live again,
The lame will leap, the dumb will speak
Praises of the Lamb?

 

Mary did you know, that your baby boy
Is Lord of all creation?
Mary did you know, that your baby boy
Will one day rule the nations?

 

Did you know, that your baby boy
Was Heaven's perfect Lamb?
And this sleeping Child you're holding
Is the Great I AM

 



Voici le lien sur lequel vous pourrez écouter une très belle interprétation de ce catnique de Noël :

http://www.growingchristians.org/mfgc/light/Mary.html


 

Le mystère de Marie c'est le mystère de ce Oui lancé à Dieu dans toute la spontanéité de sa confiance. Pourtant Marie va peu à peu découvrir la destinée de son Fils qui est plus que le Jésus charpentier de Nazareth mais bel et bien le Fils de Dieu. C'est ce mystère que la petite Marie n'aura cesse de méditer en son coeur à chaque instant de la vie de son Fils, de la naissance à Bethléem à l'horreur du Golgotha.  Quand je ne sais plus où Dieu veut me mener, je regarde Marie. Elle qui n'a jamais perdu espoir en son Sauveur et qui sans cesse s'est remis entre ses mains. Imaginons l'effroi, la douleur incommensurable de cette mère devant son Fils crucifié. Où était donc la gloire de Dieu ? Qu'était devenu son fils ? Un morceau de chair ?

 

 

medium_marie_sur_le_chemin_du_golgotha.jpg

 

 

Puissions nous faire nôtre les paroles de notre Mère : " Qu'il me soit fait selon ta Parole" pour suivre Dieu sans retour, lui donner totalement notre coeur. Sachons à la suite de Marie accepter la Volonté du Père pour devenir à notre tour la Mère de Dieu selon les propres paroles de notre Seigneur. Celui qui fait la volonté de Dieu est mon frère, ma soeur, ma mère. Le voilà le centre du mystère de Marie. Le chemin sur lequel elle nous invite à la suivre pour retrouver son divin Fils.

 

 

Il s'agit donc d'être le berceau de Jésus, de Lui donner en nous une humanité de surcroît, de Le laisser envahir tout notre être pour qu'Il soit une présence actuelle dans l'Histoire d'aujourd'hui. Si nous cherchons une aventure, en voilà une à notre taille et qui sollicite sans cesse notre amour, car il n'y a pas un instant où notre absence, notre indifférence ou notre refus ne mette en péril la Vie de Dieu dans l'Histoire. Et pour les hommes, ce qui n'entre pas dans l'histoire n'est rien, puisqu'inaccessible et invariable. Pour que Dieu soit une Présence effective aux hommes d'aujourd'hui, il faut que nous taillions un berceau tout neuf à chaque battement de notre coeur.

Nous avons donc une tâche immense à accomplir parce qu'il est d'une urgence infinie -pour que le Règne de Dieu se réalise- que notre consentement soit donné sans défaillance à chaque minute, dans les plus petites choses. Ce sont les toutes petites choses qui ont des conséquences infinies.

Si chacun d'entre-nous se consacre à cette divine maternité, si chacun de nous comprend qu'il a à devenir le berceau de Dieu, alors le mystère de la Vierge sera pour nous un Mystère brûlant d'actualité et nous comprendrons qu'aujourd'hui, chaque jour, à chaque minute, à chaque battement de notre coeur, le Verbe à travers nous, veut se faire chair pour habiter parmi nous.... (Père Maurice Zundel, Londres - 1964)

 

 

Alors puissions nous dire avec Marie  Me voici Seigneur mon Dieu, pour faire ta volonté sans retard, sans réserve, sans retour par Amour.....

 

10.02.2006

Un prêtre catholique nous parle de Brokeback Mountain

  Je vous livre ci-joint les réflexions très pertinentes d'un prêtre catholique canadien au sujet de ce film qui en a touché plus d'un. C'est une synthèse claire des grands atouts de ce long métrage.

 

Souvenirs de Brokeback Mountain

 

Ce film est assez particulier puisqu'il décrit l'amitié et l'amour entre deux hommes. On est en 1963 dans l'État du Wyoming, époque et État plutôt conservateurs. Un propriétaire de moutons a besoin de deux hommes pour surveiller son troupeau et le protéger contre les prédateurs. Il engage deux jeunes hommes : l'un est un homme de main d'un ranch, l'autre est cowboy de rodéo. Ils vivent seuls avec les animaux dans les vallées des hautes montagnes. Peu à peu, au hasard des circonstances, se développe entre eux une véritable amitié. Cette amitié, toujours au fil des jours et du hasard, se transforme en amour homosexuel. À l'époque et en cet État, cette situation amoureuse n'est pas acceptée. Ils sont donc condamnés à vivre une double vie : les deux se marient, ont des enfants. Ils aiment vraiment leur femme et enfants mais il y a aussi l'obligation de sauver la face devant la société. Mais leur amour réciproque ne s'éteint pas pour autant : ils se donnent, et cela pendant vingt ans, des « parties de pêche » dans les Rocheuses qui sont en fait des rencontres amoureuses. Un jour, leur secret est dévoilé. L'un finira sa vie de façon tragique, l'autre vivra seul et pauvre dans une petite roulotte.

Ang Lee, qui a réalisé le film, a bien posé la question de l'homosexualité dans une société « officiellement et traditionnellement » hétérosexuelle. Il a bien montré combien il est difficile de porter toute sa vie un secret si personnel. Il a montré aussi comme il n'est pas simple de réprimer un sentiment amoureux aussi profond. Il a également posé à la conscience d'aujourd'hui, prétendument plus large et plus ouverte, la question de la tolérance envers les personnes appartenant à cette minorité. Vu sous cet angle, le film fait réfléchir. Il nous oblige à repenser nos idées toutes faites, à réexaminer notre capacité d'acceptation, de compréhension et de tolérance envers ces personnes qui, pour être authentiques, sont amenées à se cacher en quelque sorte.

Le film, qui a été réalisé dans les Rocheuses canadiennes, nous fait découvrir des paysages superbes des montagnes, des lacs et des vallées, et des photos magnifiques du troupeau de moutons qui, telle une vague, ondule dans la plaine. Jake Gyllenhaal et Heath Ledger y interprètent leur rôle difficile de façon vraiment professionnelle. Le film, on le comprend, est un film pour adultes : il comporte quelques scènes, plutôt discrètes, d'amour gay. Le film est, avec raison, très hautement coté non seulement à cause de la finesse et de l'intelligence avec laquelle Ang Lee aborde la question mais aussi avec sa toujours brûlante actualité. Il remportera sans doute quelques Oscars. Il est déjà en nomination pour les Golden Globes.

 

 

medium_g3297691829073.jpg

 

 

Réflexions autour de Brokeback Mountain

 

Ce film, qui raconte l'histoire de deux jeunes cowboys homosexuels en 1963 dans l'État du Wyoming aux États-Unis, qui a été brillamment réalisé par Ang Lee (Raisons et sentiments) et qui remportera vraisemblablement des Golden Globes et peut-être des Oscars bientôt, donne à réfléchir sur une réalité de tous les temps, bien sûr, mais qui fait particulièrement l'objet de manchettes bien souvent aujourd'hui. On pourra lire, à cet égard, la recension que j'ai faite de ce film dans la rubrique cinéma de mon site.

Ce que je voudrais souligner ici, c'est le phénomène de l'exclusion sociale encore bien présent dans nos sociétés, que celles-ci soient civiles ou même ecclésiastiques. Dans les évangiles, Jésus accorde une place particulière et même privilégiée aux exclus de son temps : les lépreux, la femme adultère, la Samaritaine, certains possédés, etc. Ces exclus l'étaient soit par l'opinion publique, soit par des lois juives et religieuses de l'époque. Jésus apparaît comme un insoumis et un rebelle à ces lois et coutumes et il les ignore sciemment pour rejoindre les personnes qui souffrent profondément de ces exclusions et, au besoin, pour les réintégrer dans la société. Cette manière d'agir du Seigneur, révolutionnaire pour son temps, n'a rien perdu de son actualité pour nous.

Ainsi, dans l'Église, les divorcés remariés, les homosexuels, les prêtres mariés, etc., sont exclus de diverses activités religieuses, cultuelles ou ministérielles pour diverses raisons sans doute bien valables. Mais le temps n'est-il pas venu peut-être de reconsidérer ce hiatus qui semble exister parfois entre certains discours officiels et celui de l'Évangile ?

 

Père Jules Beaulac, prêtre du diocèse de St Hyacinthe - Québec

Voici son site internet :

http://public.ntic.qc.ca/jbeaulac

08.02.2006

L'urgence d'aimer

   Un an déjà. Un an que j'ai entrepris une expérience de libération et de résurrection. Un an que le Seigneur me tire par la force de son Esprit hors du gouffre pour atteindre la pleine liberté des enfants de Dieu. Je rends grâce pour tous les frères qu'il a mis sur mon chemin. Je remercie notamment Jean-Marc, le père Bernard, mes amis bloggeurs chrétiens, d'autres amis qui se reconnaîtront.

Je rends grâce à Dieu de pouvoir être pour vous tous une petite lumière sur le chemin. C'est une expérience d'écoute et d'humilité qui  nous replace au coeur de notre mission de baptisés et du mystère de l'eucharistie. Etre des sacrements d'amour pour tous ceux qui ont faim et soif d'amour. Cette phrase de Zundel m'accompagne et m'incite à vivre en perpétuelle ouverture de coeur. Je ne dis pas que j'y arrive mais je sais que c'est là que le Seigneur nous attend. Mystère de communion, l'eucharistie fait de nous le corps mystique de Jésus et nous charge à chaque messe d'un souffle d'humanité et de divinité que bien souvent nous ne percevons pas.

 

medium_eucharistie.jpg

 

Dans le monde païen dans lequel nous sommes plongés, l'urgence est donc d'aimer (merci Bruno Lyrique pour la formule), de proclamer dans la douceur et la tolérance une parole neuve, lumineuse, celle de Jésus, une parole qui remet l'Homme debout. Tout homme. L'urgence est aussi de promouvoir une autre vision de l'amour humain. Car la relation d'amour entre un homme et une femme ou entre deux personnes de même sexe est un espace de croissance de l'Humanité, une expérience de don, de paix et de confiance où chacun est rendu à sa vrai place. La vie sexuelle étant aussi importante pour vivre cette union des coeurs. Vécue dans la fidélité , elle est un don de Dieu.

 

 

medium_brokebackmountain_1.jpg

 

 

Je nous laisse avec un résumé de la première encyclique du Saint-Père, Deus Caritas est, qui vient nous replacer en face du vrai visage de Dieu, celle d'un Dieu qui n'est qu'Amour.

 

medium_benedetto_xvi.jpg

 

PREMIERE PARTIE

Le terme "amour", un des mots le plus utilisé et le plus souvent abusivement dans le monde d'aujourd'hui, possède un vaste champ sémantique. Cependant l'archétype de l'amour par excellence, celui entre l'homme et la femme (n'oublions pas l'amour entre deux personnes de même sexe), domine la multiplicité de ces sens, et il était appelé Eros dans la Grèce antique. Dans la Bible, et surtout dans le Nouveau Testament, le concept d'"amour" est approfondi, évolution qui s'exprime dans la messe par l'abandon du mot Eros en faveur du mot Agapé qui exprime un amour oblatif.



Cette nouvelle vision de l'amour, une nouveauté essentielle du christianisme, a trop souvent été évaluée très négativement comme refus de l'Eros et de la corporéité. Même s'il y a eu de telles tendances, le sens profond est tout autre.
L'Eros, mis dans la nature même de l'homme par son Créateur, a besoin de discipline, de purification et de maturation pour ne pas perdre sa dignité originale et ne pas être dégradé au 'sexe' pur, devenant une marchandise.

La foi chrétienne a toujours considéré l'homme comme l'être dans lequel l'esprit et la matière s'interpénètrent, lui conférant une nouvelle noblesse. On peut considérer le défis de l'Eros vaincu quand le corps et l'âme de l'homme se retrouvent en parfaite harmonie. L'amour devient alors, 'extase', mais pas dans le sens d'un moment d'ébriété passagère mais comme exode permanent du moi fermé sur soi vers sa libération dans le don de soi, et donc vers la redécouverte de soi, ou plutôt vers la découverte de Dieu: de cette façon l'Eros peut conduire l'être humain 'en extase' vers le divin.

En fait, Eros et Agapé exigent de ne jamais être complètement séparés l'un de l'autre, au contraire plus ils trouvent tous les deux un juste équilibre, même si dans différentes dimensions, plus la vraie nature de l'amour se réalise. Même si l'Eros est initialement essentiellement désir, au fur et à mesure qu'il se rapproche de l'autre personne il se posera toujours moins de questions sur lui-même, il cherchera toujours plus le bonheur de l'autre, il se donnera et désirera 'être' pour l'autre : c'est ainsi qu'il pénètre en lui et qu'il s'affirme au moment de l'Agapé.

L'Eros-Agapé atteint sa forme la plus radicale dans Jésus-Christ, amour incarné de Dieu. La mort en croix de Jésus, qui se donne pour relever et sauver l'homme, exprime l'amour dans sa forme la plus sublime. Jésus a conféré à ce geste d'offrande une présence durable par l'institution de l'Eucharistie; sous la forme du pain et du vin il se donne comme une nouvelle manne qui nous unit à Lui. En participant à l'Eucharistie nous sommes également impliqués dans la dynamique de son don. Nous nous unissons à Lui et en même temps nous nous unissons à tous ceux à qui Il se donne et nous devenons ainsi "un seul corps". De cette façon l'amour pour Dieu et l'amour pour le prochain fusionnent réellement. Le double commandement, grâce à cette rencontre avec l'Agapé de Dieu, n'est plus seulement exigence : l'amour peut être 'commandé' car il est avant tout donné.



DEUXIEME PARTIE



L'amour pour le prochain, enraciné dans l'amour de Dieu, en plus d'être un devoir pour chaque fidèle, l'est aussi pour toute la communauté ecclésiale, qui dans son activité caritative doit refléter l'amour trinitaire. La conscience d'un tel devoir a eu une importance constitutive pour l'Eglise depuis ses débuts et très vite s'est imposée la nécessité d'une certaine organisation comme fondement pour son meilleur accomplissement.

C'est ainsi que la diaconie est apparue au sein de la structure fondamentale de l'Eglise en tant que service de l'amour vers le prochain exercé en communauté et de manière ordonnée - un service concret, mais également spirituel. Avec la diffusion progressive de l'Eglise, cet exercice de la charité s'est confirmé comme un de ses aspects essentiels. La nature intime de l'Eglise s'exprime dans un triple devoir : l'annonce de la parole de Dieu (kerygma-martyria), la célébration des sacrements (leiturgia) et le service de la charité (diakonia). Ces devoirs s'imposent les uns aux autres et ne peuvent pas être dissociés. A partir du XIX siècle, une objection fondamentale s'est levée contre l'activité caritative de l'Eglise car elle serait en opposition, disait-on, avec la justice et qu'elle finirait par agir comme système de maintient du statu quo. L'Eglise favoriserait le maintien du système injuste en vigueur par l'accomplissement d'ouvre caritative individuelle, le rendant supportable et freinant ainsi la rébellion et le potentiel changement vers un monde meilleur. C'est dans ce sens que le marxisme a indiqué dans la révolution mondiale et dans sa préparation la panacée pour le problème social - un rêve qui s'est évanouit avec le temps. Le magistère pontifical, en commençant par l'encyclique de Léon XIII : Rerum Novarum (1891), jusqu'à la trilogie d'encycliques sociales de Jean-Paul II : Laborem, Exercens (1981), Sollicitudo Rei Socialis (1987) Centesimus Annus (1991), a affronté avec toujours plus d'insistance le problème social, et s'est confronté avec les situations problématiques toujours nouvelles, et il a développé une doctrine sociale très articulée qui propose des orientations valables bien au-delà des frontières de l'Eglise.

Toutefois, la création d'un ordre juste de la société et de l'Etat est le principal devoir de la politique, et ne peut donc être une responsabilité immédiate de l'Eglise. La doctrine sociale catholique ne veut pas conférer à l'Eglise un pouvoir sur l'Etat, mais souhaite seulement purifier et illuminer la raison, en offrant la propre contribution à la formation des consciences, afin que les authentiques exigences de justice soient perçues, reconnues et réalisées. Cependant il n'y a aucune institution d'état, aussi juste soit- elle, qui puisse rendre superflu le service de l'amour. L'Etat qui veut tout diriger devient en définitive une instance bureaucratique qui ne peut pas assurer la contribution essentielle dont l'homme qui souffre - tout homme - a besoin : le tendre dévouement personnel. Qui veut se débarrasser de l'amour se prédispose à se débarrasser de l'homme en tant qu'homme.

Un effet positif collatéral de la globalisation se manifeste de nos temps dans la sollicitude envers le prochain, dépassant les frontières des communautés nationales et qui tend à élargir son horizon au monde entier. Les structures de l'Etat et des associations humanitaires développent de différentes façons la solidarité exprimée pour la société civile : ainsi de très nombreuses organisations à but caritatif et philanthropique sont nées. De plus, au sein de l'Eglise catholique et dans d'autres communautés ecclésiales de nouvelles activités caritatives ont pris forme. Il est fort souhaitable qu'une collaboration fructueuse s'instaure entre toutes ces instances. Naturellement il est important que l'activité caritative de l'Eglise ne perde pas sa propre identité en se dissolvant dans l'organisation commune d'assistance, en devenant une simple variante, mais qu'elle conserve toute la splendeur de l'essence de la charité chrétienne et ecclésiale. Par conséquent :

- L'activité caritative chrétienne, en plus de la compétence professionnelle, doit se fonder sur l'expérience d'une rencontre personnelle avec le Christ, dont son amour a touché le cour du croyant, suscitant en lui l'amour pour le prochain.

- L'activité caritative chrétienne doit être indépendante de partis et d'idéologies. Le programme du chrétien -le programme du bon samaritain, le programme de Jésus- est 'un cour qui voit'. Ce cour voit là où il y a besoin d'amour et agit en conséquence.

- L'activité caritative chrétienne, en outre, ne doit pas être un moyen en fonction de ce qui est appelé aujourd'hui le prosélytisme. L'amour est gratuit; il n'est pas exercé pour atteindre d'autres objectifs. Mais cela ne signifie pas que l'action caritative doive, pour ainsi dire, laisser de côté Dieu et le Christ. Le chrétien connaît le moment opportun pour parler de Dieu et quand il ne faut pas en parler, mais seulement laisser parler l'amour. L'hymne de la charité de Saint Paul doit être la Magna Carta de tout le service ecclésial pour le protéger du risque de se dégrader en activisme pur.

Dans ce contexte, et face aux dangers du sécularisme qui peut conditionner également de nombreux chrétiens engagés dans le travail caritatif, il faut réaffirmer l'importance de la prière. Le contact vivant avec le Christ évite que l'expérience des considérables nécessités et des propres limites peuvent d'un côté pousser l'opérateur dans l'idéologie qui prétend de faire maintenant ce que Dieu, semble-t-il, ne réussi pas à faire et de l'autre côté, peuvent avoir la tentation de céder à l'inertie et à la résignation. Qui prie ne perd pas son temps, même si la situation semble ne pousser qu'à l'action, et sans prétendre de changer ou de corriger les plans de Dieu, mais il cherche - sur l'exemple de Marie et des saints - à puiser en Dieu la lumière et la force de l'amour qui vainc chaque obscurité et égoïsme présents dans le monde.

 

07.02.2006

Viens, suis moi...

    Le Seigneur se manifeste au coeur de nos vies de manière inattendue. Il est une attente infinie au plus profond de notre coeur. Mais aliénés à nous-même, prisonnier de notre moi égoïste et de nos barrières mentales nous ne sommes pas là. Nous sommes le théâtre de forces obscures qui s'entrecroisent à l'intérieur de nous, nous n'en sommes pas les maîtres nous sommes bien souvent des choses au lieu d'être les êtres créateurs et sources que le Seigneur nous appelle à être. Et voici que se produit cet avènement extraordinaire , tout d'un coup cette rencontre au dedans de nous-mêmes avec quelqu'un ! Il y avait quelqu'un qui nous attendait ! Le Segneur qui est toujours déjà là au fond de notre coeur. Et voilà que notre moi impulsif, notre moi prison éclate : nous accédons à nous-mêmes.

 

C'est peut-être la plus belle des expériences que nous pouvons vivre dans nos vies de foi et d'Homme. Cette découverte de notre propre intimité, ce jaillissement d'amour infini au coeur de nos vies.

 

C'est cette expérience qu' ont vécu de nombreux saints. C'est la vocation de Saint Matthieu que je voudrais nous inviter à méditer ce soir.

 

Étant sorti, Jésus vit, en passant, un homme assis au bureau de la douane, appelé Matthieu, et il lui dit 'Suis-moi!' Et, se levant, il le suivit.

 

Quelle spontanéité dans la réponse de Matthieu ! Quel jaillissement confiant de sa part ! C'est à ce don total et sans retour que le Seigneur nous appelle. Ce bond dans sa vie et sa Liberté.

Le Caravage dans sa représentation de la vocation de Saint Matthieu pour l'église St Louis des Français à Rome, nous donne à sentir cette recréation de l'Humanité en Matthieu par la main de Jésus qui à la manière de celle de Dieu le Père, dans la fresque de la création d'Adam sur le plafond de la Chapelle Sixtine, franchit le vide qui sépare le collecteur d'impôt, du Christ ;  l'humanité, de Dieu. 

Demandons au Seigneur la grâce de renaître à nous-même à la lumière de son Amour et de sa Vérité .

 

Je vous laisse en compagnie du très beau tableau du Caravage, La Vocation de St Matthieu (1600)  assorti d'un commentaire rédigé par les élèves de l'aumônerie de l'ENS de Paris.

 

 

medium_vocationdesaintmatthieup.3.jpg

 

  Tout le monde est appelé. Les cinq personnages autour de la table baignent tous dans la lumière qui entre avec le Christ. On y voit un jeune, deux adultes, deux vieillards. On y reconnaît cinq hommes, au travail en pleine activité : Matthieu tient encore dans sa main droite la pièce qu'il comptait. Sur le devant de la table sont posés un encrier, une liasse de papiers et un sac d'impôts. Les deux personnages sur la gauche qui entassent les pièces d'argent nous rappellent les tableaux flamands qui critiquent l'avidité, en particulier le tableau de Marinus van Reymerswaele de 1536 sur le même sujet, conservé à Gand. Dieu vient nous appeler à tout âge, dans nos occupations quotidiennes et dans notre péché. L'appel a donc lieu, dans ce geste majestueux de la main. C'est la réponse qui est souvent douteuse, peureuse ou absente. Le jeune assis de face se retire vers la gauche, pose son coude sur l'épaule de Matthieu, comme s'il cherchait protection. Il voit le Christ, mais il a peur, et sa réponse ne vient pas. L'homme de dos se retourne par un geste soudain. Il entend l'appel, mais réagit avec violence : il est armé, il appuie ses mains avec force sur le banc et sur la table, il semble irrité par cet appel qui le détourne du travail. Les deux hommes à l'extrême gauche ne lèvent pas les yeux de leur besogne. Ils réagissent avec indifférence à l'arrivée de l'Inconnu, plongés dans une avide énumération ou peut-être dans une diligente attention. Matthieu, enfin, regarde Jésus, et demande, douteux, si c'est bien lui qu'Il appelle.

Quelle serait notre réaction ? La peur, l'irritation, l'indifférence, le zèle, le doute ? Caravaggio a su peindre la palette des émotions qui retardent une réponse joyeuse et prompte à l'appel décisif.

C'est le Christ qui appelle. Par un geste impérieux de la main. L'appel est clair, explicite, mais n'oblige pas : le bras qui indique est souple, presque languissant. Les yeux du Christ sont dans l'ombre, et Matthieu aveuglé par la lumière ne les voit pas. Le Christ ne juge pas, ne force pas, laisse à l'homme la liberté de répondre. Le Christ ne s'impose pas : il se présente ici, homme parmi les hommes. Derrière lui, la lumière nous surprend. Mais quoi de surnaturel dans cette lumière ? Elle n'explique rien, elle fait seulement signe, elle choisit, elle appelle comme le bras du Christ qui traverse la scène. Alors que la fenêtre qui nous fait face est obscurcie et ne laisse filtrer que peu de clarté. Mais il y a une troisième lumière, celle qui éclaire le visage de Jésus et le dos de Pierre. D'où vient-elle ? Pourquoi ne fait-elle aucune ombre sur le jeune homme ? Cette lumière mystérieuse7 qui éclaire le visage du Christ nous rappelle peut-être la double nature du Fils qui est vrai homme et vrai Dieu. Pierre, en revanche, est comme éclairé malgré lui, gauchement, de dos. Il reçoit la lumière sans le savoir, comme il recevra l'Esprit par don de Dieu. Le Christ indique et Pierre l'imite, plus hésitant. Il est retourné, comme pour demander à Jésus le bien fondé de son geste : est-ce vraiment lui ? Pierre appelle à son tour, dans sa faiblesse d'homme. C'est ainsi que les chrétiens cherchent à répéter le geste du Maître pour que l'appel soit finalement entendu.



Le Christ nous appelle à le suivre. Il appelle Matthieu à se lever et à sortir avec lui de la pénombre du négoce vers la lumière. Le tableau est divisé en deux parties par une ligne verticale qui suit le bord du volet et celui du banc. À gauche, tout est horizontal : les hommes sont assis, immobiles. À droite tout est vertical : Jésus et Pierre sont debout, en marche. À gauche le passé, à droite l'avenir de la conversion : il est temps de se lever pour retrouver sa dignité d'hommes faits à l'image de Dieu et de vivre dans la verticalité de la relation au Père. Car suivre le Christ, c'est suivre la Vérité.



Le bras tendu du Christ et la diagonale de lumière viennent finalement relier le deux temps, tout comme l'incarnation du Christ et le don de l'Esprit font entrer l'humanité dans le temps du salut. Mais entre le temps de l'attente et le temps du salut il y a un passage obligé et douloureux. Au-dessus de la main tendue du Christ, dans le châssis de la fenêtre, est dessinée une croix. Elle rappelle la mort prochaine du Christ, mais aussi la mort prochaine de Matthieu martyr, et la mort de tout homme qui seule saura nous faire atteindre en plénitude la vie de fils de Dieu. Car suivre le Christ, c'est entrer dans la Vie.



Le Christ appelle Matthieu à le suivre, car le Christ est le Chemin. Notre seule vocation est de suivre le Christ hors du bureau de la douane vers la lumière. Le Christ regarde Matthieu, mais son pied est déjà tourné vers la porte, prêt à faire demi-tour. Par le Christ nous entrons dans la lumière, comme le dit l'Épître aux Éphésiens : «Jadis vous étiez ténèbres, mais à présent vous êtes lumière dans le Seigneur ; conduisez-vous en enfant de lumière»8. Suivre le Christ c'est renoncer au monde pour revenir au monde, être dans le monde sans être du monde : c'est ainsi que Jésus et Pierre sont nu-pieds, vêtus d'un manteau sans âge, alors que les cinq personnages sont habillés à la mode du xviième siècle. Matthieu est appelé à laisser «les OEuvres de ténèbres» et à revêtir les «armes de lumière»9, et mourra dans le tableau voisin, vêtu d'une aube et d'une chasuble.



La Vocation de Matthieu a un sens moral : de l'avidité du besoin, de la lourdeur du péché, le Christ nous appelle à le suivre dans la lumière. La Vocation de Matthieu a un sens eschatologique : le Christ, par sa croix et par sa résurrection, a ouvert aux hommes les portes du salut. La vocation de Matthieu a un sens littéral : le Christ passe et appelle : qui osera répondre «qu'il advienne selon ta parole»10 ?

06.02.2006

Rendre grâce au Seigneur

 Me revoilà chers frères et soeurs dans le Christ.

 

Enfin quelques jours de vacances pour reprendre de l'énergie et rendre grâce au Seigneur pour ce qu'il accomplit dans nos vies. J 'ai en effet réalisé mon coming out auprès de trois amis la semaine dernière  après être allé voir Le secret de Brokeback Mountain.

 

Je voudrais donc d'abord saluer la beauté de ce film qui est un chant à l'amour et à la pureté. J'étais profondément ému devant l'authenticité de l'amour qui lie Ennis del Mar et Jack Twist. Un amour qui devient espace d'une liberté infinie celle qui jaillit de nos coeurs quand nous savons aimer gratuitement.  Puisse ce film transformer la vision de beaucoup de spectateurs sur l'homosexualité.

 

 

 

medium_18431904.jpg
 Je voudrais remercier également du fond du coeur les trois amis à qui j'ai fait mon coming out. Trois amis chrétiens qui ont accueilli ces révélations sans problème avec une disponibilité de coeur et d'esprit qui m'a touché. Une nouvelle fois Merci  à vous trois qui lirez mon blog ces jours-ci je n'en doute pas.
Merci également à mes amis bloggeurs et notamment Bruno qui m'a avoué avoir beaucoup évolué grâce à la blogosphère gay chrétienne. 
Je vous dis donc à très bientôt....mais déjà je peux vous dire que vous replongerez dans quelques jours dans la pensée de Maurice Zundel....Vous commencez à y prendre goût et je partagerai volontiers avec vous mon travail préparatoire à l'exposé que je ferai devant le groupe gay de la cathédrale américaine à ce sujet.
Je nous propose de méditer aujourd'hui sur cette courte phrase de Zundel :
Nous sommes les sacrements d'amour pour tous ceux qui ont faim et soif d'amour.

Toutes les notes