10.02.2006

Un prêtre catholique nous parle de Brokeback Mountain

  Je vous livre ci-joint les réflexions très pertinentes d'un prêtre catholique canadien au sujet de ce film qui en a touché plus d'un. C'est une synthèse claire des grands atouts de ce long métrage.

 

Souvenirs de Brokeback Mountain

 

Ce film est assez particulier puisqu'il décrit l'amitié et l'amour entre deux hommes. On est en 1963 dans l'État du Wyoming, époque et État plutôt conservateurs. Un propriétaire de moutons a besoin de deux hommes pour surveiller son troupeau et le protéger contre les prédateurs. Il engage deux jeunes hommes : l'un est un homme de main d'un ranch, l'autre est cowboy de rodéo. Ils vivent seuls avec les animaux dans les vallées des hautes montagnes. Peu à peu, au hasard des circonstances, se développe entre eux une véritable amitié. Cette amitié, toujours au fil des jours et du hasard, se transforme en amour homosexuel. À l'époque et en cet État, cette situation amoureuse n'est pas acceptée. Ils sont donc condamnés à vivre une double vie : les deux se marient, ont des enfants. Ils aiment vraiment leur femme et enfants mais il y a aussi l'obligation de sauver la face devant la société. Mais leur amour réciproque ne s'éteint pas pour autant : ils se donnent, et cela pendant vingt ans, des « parties de pêche » dans les Rocheuses qui sont en fait des rencontres amoureuses. Un jour, leur secret est dévoilé. L'un finira sa vie de façon tragique, l'autre vivra seul et pauvre dans une petite roulotte.

Ang Lee, qui a réalisé le film, a bien posé la question de l'homosexualité dans une société « officiellement et traditionnellement » hétérosexuelle. Il a bien montré combien il est difficile de porter toute sa vie un secret si personnel. Il a montré aussi comme il n'est pas simple de réprimer un sentiment amoureux aussi profond. Il a également posé à la conscience d'aujourd'hui, prétendument plus large et plus ouverte, la question de la tolérance envers les personnes appartenant à cette minorité. Vu sous cet angle, le film fait réfléchir. Il nous oblige à repenser nos idées toutes faites, à réexaminer notre capacité d'acceptation, de compréhension et de tolérance envers ces personnes qui, pour être authentiques, sont amenées à se cacher en quelque sorte.

Le film, qui a été réalisé dans les Rocheuses canadiennes, nous fait découvrir des paysages superbes des montagnes, des lacs et des vallées, et des photos magnifiques du troupeau de moutons qui, telle une vague, ondule dans la plaine. Jake Gyllenhaal et Heath Ledger y interprètent leur rôle difficile de façon vraiment professionnelle. Le film, on le comprend, est un film pour adultes : il comporte quelques scènes, plutôt discrètes, d'amour gay. Le film est, avec raison, très hautement coté non seulement à cause de la finesse et de l'intelligence avec laquelle Ang Lee aborde la question mais aussi avec sa toujours brûlante actualité. Il remportera sans doute quelques Oscars. Il est déjà en nomination pour les Golden Globes.

 

 

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Réflexions autour de Brokeback Mountain

 

Ce film, qui raconte l'histoire de deux jeunes cowboys homosexuels en 1963 dans l'État du Wyoming aux États-Unis, qui a été brillamment réalisé par Ang Lee (Raisons et sentiments) et qui remportera vraisemblablement des Golden Globes et peut-être des Oscars bientôt, donne à réfléchir sur une réalité de tous les temps, bien sûr, mais qui fait particulièrement l'objet de manchettes bien souvent aujourd'hui. On pourra lire, à cet égard, la recension que j'ai faite de ce film dans la rubrique cinéma de mon site.

Ce que je voudrais souligner ici, c'est le phénomène de l'exclusion sociale encore bien présent dans nos sociétés, que celles-ci soient civiles ou même ecclésiastiques. Dans les évangiles, Jésus accorde une place particulière et même privilégiée aux exclus de son temps : les lépreux, la femme adultère, la Samaritaine, certains possédés, etc. Ces exclus l'étaient soit par l'opinion publique, soit par des lois juives et religieuses de l'époque. Jésus apparaît comme un insoumis et un rebelle à ces lois et coutumes et il les ignore sciemment pour rejoindre les personnes qui souffrent profondément de ces exclusions et, au besoin, pour les réintégrer dans la société. Cette manière d'agir du Seigneur, révolutionnaire pour son temps, n'a rien perdu de son actualité pour nous.

Ainsi, dans l'Église, les divorcés remariés, les homosexuels, les prêtres mariés, etc., sont exclus de diverses activités religieuses, cultuelles ou ministérielles pour diverses raisons sans doute bien valables. Mais le temps n'est-il pas venu peut-être de reconsidérer ce hiatus qui semble exister parfois entre certains discours officiels et celui de l'Évangile ?

 

Père Jules Beaulac, prêtre du diocèse de St Hyacinthe - Québec

Voici son site internet :

http://public.ntic.qc.ca/jbeaulac

08.02.2006

L'urgence d'aimer

   Un an déjà. Un an que j'ai entrepris une expérience de libération et de résurrection. Un an que le Seigneur me tire par la force de son Esprit hors du gouffre pour atteindre la pleine liberté des enfants de Dieu. Je rends grâce pour tous les frères qu'il a mis sur mon chemin. Je remercie notamment Jean-Marc, le père Bernard, mes amis bloggeurs chrétiens, d'autres amis qui se reconnaîtront.

Je rends grâce à Dieu de pouvoir être pour vous tous une petite lumière sur le chemin. C'est une expérience d'écoute et d'humilité qui  nous replace au coeur de notre mission de baptisés et du mystère de l'eucharistie. Etre des sacrements d'amour pour tous ceux qui ont faim et soif d'amour. Cette phrase de Zundel m'accompagne et m'incite à vivre en perpétuelle ouverture de coeur. Je ne dis pas que j'y arrive mais je sais que c'est là que le Seigneur nous attend. Mystère de communion, l'eucharistie fait de nous le corps mystique de Jésus et nous charge à chaque messe d'un souffle d'humanité et de divinité que bien souvent nous ne percevons pas.

 

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Dans le monde païen dans lequel nous sommes plongés, l'urgence est donc d'aimer (merci Bruno Lyrique pour la formule), de proclamer dans la douceur et la tolérance une parole neuve, lumineuse, celle de Jésus, une parole qui remet l'Homme debout. Tout homme. L'urgence est aussi de promouvoir une autre vision de l'amour humain. Car la relation d'amour entre un homme et une femme ou entre deux personnes de même sexe est un espace de croissance de l'Humanité, une expérience de don, de paix et de confiance où chacun est rendu à sa vrai place. La vie sexuelle étant aussi importante pour vivre cette union des coeurs. Vécue dans la fidélité , elle est un don de Dieu.

 

 

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Je nous laisse avec un résumé de la première encyclique du Saint-Père, Deus Caritas est, qui vient nous replacer en face du vrai visage de Dieu, celle d'un Dieu qui n'est qu'Amour.

 

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PREMIERE PARTIE

Le terme "amour", un des mots le plus utilisé et le plus souvent abusivement dans le monde d'aujourd'hui, possède un vaste champ sémantique. Cependant l'archétype de l'amour par excellence, celui entre l'homme et la femme (n'oublions pas l'amour entre deux personnes de même sexe), domine la multiplicité de ces sens, et il était appelé Eros dans la Grèce antique. Dans la Bible, et surtout dans le Nouveau Testament, le concept d'"amour" est approfondi, évolution qui s'exprime dans la messe par l'abandon du mot Eros en faveur du mot Agapé qui exprime un amour oblatif.



Cette nouvelle vision de l'amour, une nouveauté essentielle du christianisme, a trop souvent été évaluée très négativement comme refus de l'Eros et de la corporéité. Même s'il y a eu de telles tendances, le sens profond est tout autre.
L'Eros, mis dans la nature même de l'homme par son Créateur, a besoin de discipline, de purification et de maturation pour ne pas perdre sa dignité originale et ne pas être dégradé au 'sexe' pur, devenant une marchandise.

La foi chrétienne a toujours considéré l'homme comme l'être dans lequel l'esprit et la matière s'interpénètrent, lui conférant une nouvelle noblesse. On peut considérer le défis de l'Eros vaincu quand le corps et l'âme de l'homme se retrouvent en parfaite harmonie. L'amour devient alors, 'extase', mais pas dans le sens d'un moment d'ébriété passagère mais comme exode permanent du moi fermé sur soi vers sa libération dans le don de soi, et donc vers la redécouverte de soi, ou plutôt vers la découverte de Dieu: de cette façon l'Eros peut conduire l'être humain 'en extase' vers le divin.

En fait, Eros et Agapé exigent de ne jamais être complètement séparés l'un de l'autre, au contraire plus ils trouvent tous les deux un juste équilibre, même si dans différentes dimensions, plus la vraie nature de l'amour se réalise. Même si l'Eros est initialement essentiellement désir, au fur et à mesure qu'il se rapproche de l'autre personne il se posera toujours moins de questions sur lui-même, il cherchera toujours plus le bonheur de l'autre, il se donnera et désirera 'être' pour l'autre : c'est ainsi qu'il pénètre en lui et qu'il s'affirme au moment de l'Agapé.

L'Eros-Agapé atteint sa forme la plus radicale dans Jésus-Christ, amour incarné de Dieu. La mort en croix de Jésus, qui se donne pour relever et sauver l'homme, exprime l'amour dans sa forme la plus sublime. Jésus a conféré à ce geste d'offrande une présence durable par l'institution de l'Eucharistie; sous la forme du pain et du vin il se donne comme une nouvelle manne qui nous unit à Lui. En participant à l'Eucharistie nous sommes également impliqués dans la dynamique de son don. Nous nous unissons à Lui et en même temps nous nous unissons à tous ceux à qui Il se donne et nous devenons ainsi "un seul corps". De cette façon l'amour pour Dieu et l'amour pour le prochain fusionnent réellement. Le double commandement, grâce à cette rencontre avec l'Agapé de Dieu, n'est plus seulement exigence : l'amour peut être 'commandé' car il est avant tout donné.



DEUXIEME PARTIE



L'amour pour le prochain, enraciné dans l'amour de Dieu, en plus d'être un devoir pour chaque fidèle, l'est aussi pour toute la communauté ecclésiale, qui dans son activité caritative doit refléter l'amour trinitaire. La conscience d'un tel devoir a eu une importance constitutive pour l'Eglise depuis ses débuts et très vite s'est imposée la nécessité d'une certaine organisation comme fondement pour son meilleur accomplissement.

C'est ainsi que la diaconie est apparue au sein de la structure fondamentale de l'Eglise en tant que service de l'amour vers le prochain exercé en communauté et de manière ordonnée - un service concret, mais également spirituel. Avec la diffusion progressive de l'Eglise, cet exercice de la charité s'est confirmé comme un de ses aspects essentiels. La nature intime de l'Eglise s'exprime dans un triple devoir : l'annonce de la parole de Dieu (kerygma-martyria), la célébration des sacrements (leiturgia) et le service de la charité (diakonia). Ces devoirs s'imposent les uns aux autres et ne peuvent pas être dissociés. A partir du XIX siècle, une objection fondamentale s'est levée contre l'activité caritative de l'Eglise car elle serait en opposition, disait-on, avec la justice et qu'elle finirait par agir comme système de maintient du statu quo. L'Eglise favoriserait le maintien du système injuste en vigueur par l'accomplissement d'ouvre caritative individuelle, le rendant supportable et freinant ainsi la rébellion et le potentiel changement vers un monde meilleur. C'est dans ce sens que le marxisme a indiqué dans la révolution mondiale et dans sa préparation la panacée pour le problème social - un rêve qui s'est évanouit avec le temps. Le magistère pontifical, en commençant par l'encyclique de Léon XIII : Rerum Novarum (1891), jusqu'à la trilogie d'encycliques sociales de Jean-Paul II : Laborem, Exercens (1981), Sollicitudo Rei Socialis (1987) Centesimus Annus (1991), a affronté avec toujours plus d'insistance le problème social, et s'est confronté avec les situations problématiques toujours nouvelles, et il a développé une doctrine sociale très articulée qui propose des orientations valables bien au-delà des frontières de l'Eglise.

Toutefois, la création d'un ordre juste de la société et de l'Etat est le principal devoir de la politique, et ne peut donc être une responsabilité immédiate de l'Eglise. La doctrine sociale catholique ne veut pas conférer à l'Eglise un pouvoir sur l'Etat, mais souhaite seulement purifier et illuminer la raison, en offrant la propre contribution à la formation des consciences, afin que les authentiques exigences de justice soient perçues, reconnues et réalisées. Cependant il n'y a aucune institution d'état, aussi juste soit- elle, qui puisse rendre superflu le service de l'amour. L'Etat qui veut tout diriger devient en définitive une instance bureaucratique qui ne peut pas assurer la contribution essentielle dont l'homme qui souffre - tout homme - a besoin : le tendre dévouement personnel. Qui veut se débarrasser de l'amour se prédispose à se débarrasser de l'homme en tant qu'homme.

Un effet positif collatéral de la globalisation se manifeste de nos temps dans la sollicitude envers le prochain, dépassant les frontières des communautés nationales et qui tend à élargir son horizon au monde entier. Les structures de l'Etat et des associations humanitaires développent de différentes façons la solidarité exprimée pour la société civile : ainsi de très nombreuses organisations à but caritatif et philanthropique sont nées. De plus, au sein de l'Eglise catholique et dans d'autres communautés ecclésiales de nouvelles activités caritatives ont pris forme. Il est fort souhaitable qu'une collaboration fructueuse s'instaure entre toutes ces instances. Naturellement il est important que l'activité caritative de l'Eglise ne perde pas sa propre identité en se dissolvant dans l'organisation commune d'assistance, en devenant une simple variante, mais qu'elle conserve toute la splendeur de l'essence de la charité chrétienne et ecclésiale. Par conséquent :

- L'activité caritative chrétienne, en plus de la compétence professionnelle, doit se fonder sur l'expérience d'une rencontre personnelle avec le Christ, dont son amour a touché le cour du croyant, suscitant en lui l'amour pour le prochain.

- L'activité caritative chrétienne doit être indépendante de partis et d'idéologies. Le programme du chrétien -le programme du bon samaritain, le programme de Jésus- est 'un cour qui voit'. Ce cour voit là où il y a besoin d'amour et agit en conséquence.

- L'activité caritative chrétienne, en outre, ne doit pas être un moyen en fonction de ce qui est appelé aujourd'hui le prosélytisme. L'amour est gratuit; il n'est pas exercé pour atteindre d'autres objectifs. Mais cela ne signifie pas que l'action caritative doive, pour ainsi dire, laisser de côté Dieu et le Christ. Le chrétien connaît le moment opportun pour parler de Dieu et quand il ne faut pas en parler, mais seulement laisser parler l'amour. L'hymne de la charité de Saint Paul doit être la Magna Carta de tout le service ecclésial pour le protéger du risque de se dégrader en activisme pur.

Dans ce contexte, et face aux dangers du sécularisme qui peut conditionner également de nombreux chrétiens engagés dans le travail caritatif, il faut réaffirmer l'importance de la prière. Le contact vivant avec le Christ évite que l'expérience des considérables nécessités et des propres limites peuvent d'un côté pousser l'opérateur dans l'idéologie qui prétend de faire maintenant ce que Dieu, semble-t-il, ne réussi pas à faire et de l'autre côté, peuvent avoir la tentation de céder à l'inertie et à la résignation. Qui prie ne perd pas son temps, même si la situation semble ne pousser qu'à l'action, et sans prétendre de changer ou de corriger les plans de Dieu, mais il cherche - sur l'exemple de Marie et des saints - à puiser en Dieu la lumière et la force de l'amour qui vainc chaque obscurité et égoïsme présents dans le monde.

 

07.02.2006

Viens, suis moi...

    Le Seigneur se manifeste au coeur de nos vies de manière inattendue. Il est une attente infinie au plus profond de notre coeur. Mais aliénés à nous-même, prisonnier de notre moi égoïste et de nos barrières mentales nous ne sommes pas là. Nous sommes le théâtre de forces obscures qui s'entrecroisent à l'intérieur de nous, nous n'en sommes pas les maîtres nous sommes bien souvent des choses au lieu d'être les êtres créateurs et sources que le Seigneur nous appelle à être. Et voici que se produit cet avènement extraordinaire , tout d'un coup cette rencontre au dedans de nous-mêmes avec quelqu'un ! Il y avait quelqu'un qui nous attendait ! Le Segneur qui est toujours déjà là au fond de notre coeur. Et voilà que notre moi impulsif, notre moi prison éclate : nous accédons à nous-mêmes.

 

C'est peut-être la plus belle des expériences que nous pouvons vivre dans nos vies de foi et d'Homme. Cette découverte de notre propre intimité, ce jaillissement d'amour infini au coeur de nos vies.

 

C'est cette expérience qu' ont vécu de nombreux saints. C'est la vocation de Saint Matthieu que je voudrais nous inviter à méditer ce soir.

 

Étant sorti, Jésus vit, en passant, un homme assis au bureau de la douane, appelé Matthieu, et il lui dit 'Suis-moi!' Et, se levant, il le suivit.

 

Quelle spontanéité dans la réponse de Matthieu ! Quel jaillissement confiant de sa part ! C'est à ce don total et sans retour que le Seigneur nous appelle. Ce bond dans sa vie et sa Liberté.

Le Caravage dans sa représentation de la vocation de Saint Matthieu pour l'église St Louis des Français à Rome, nous donne à sentir cette recréation de l'Humanité en Matthieu par la main de Jésus qui à la manière de celle de Dieu le Père, dans la fresque de la création d'Adam sur le plafond de la Chapelle Sixtine, franchit le vide qui sépare le collecteur d'impôt, du Christ ;  l'humanité, de Dieu. 

Demandons au Seigneur la grâce de renaître à nous-même à la lumière de son Amour et de sa Vérité .

 

Je vous laisse en compagnie du très beau tableau du Caravage, La Vocation de St Matthieu (1600)  assorti d'un commentaire rédigé par les élèves de l'aumônerie de l'ENS de Paris.

 

 

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  Tout le monde est appelé. Les cinq personnages autour de la table baignent tous dans la lumière qui entre avec le Christ. On y voit un jeune, deux adultes, deux vieillards. On y reconnaît cinq hommes, au travail en pleine activité : Matthieu tient encore dans sa main droite la pièce qu'il comptait. Sur le devant de la table sont posés un encrier, une liasse de papiers et un sac d'impôts. Les deux personnages sur la gauche qui entassent les pièces d'argent nous rappellent les tableaux flamands qui critiquent l'avidité, en particulier le tableau de Marinus van Reymerswaele de 1536 sur le même sujet, conservé à Gand. Dieu vient nous appeler à tout âge, dans nos occupations quotidiennes et dans notre péché. L'appel a donc lieu, dans ce geste majestueux de la main. C'est la réponse qui est souvent douteuse, peureuse ou absente. Le jeune assis de face se retire vers la gauche, pose son coude sur l'épaule de Matthieu, comme s'il cherchait protection. Il voit le Christ, mais il a peur, et sa réponse ne vient pas. L'homme de dos se retourne par un geste soudain. Il entend l'appel, mais réagit avec violence : il est armé, il appuie ses mains avec force sur le banc et sur la table, il semble irrité par cet appel qui le détourne du travail. Les deux hommes à l'extrême gauche ne lèvent pas les yeux de leur besogne. Ils réagissent avec indifférence à l'arrivée de l'Inconnu, plongés dans une avide énumération ou peut-être dans une diligente attention. Matthieu, enfin, regarde Jésus, et demande, douteux, si c'est bien lui qu'Il appelle.

Quelle serait notre réaction ? La peur, l'irritation, l'indifférence, le zèle, le doute ? Caravaggio a su peindre la palette des émotions qui retardent une réponse joyeuse et prompte à l'appel décisif.

C'est le Christ qui appelle. Par un geste impérieux de la main. L'appel est clair, explicite, mais n'oblige pas : le bras qui indique est souple, presque languissant. Les yeux du Christ sont dans l'ombre, et Matthieu aveuglé par la lumière ne les voit pas. Le Christ ne juge pas, ne force pas, laisse à l'homme la liberté de répondre. Le Christ ne s'impose pas : il se présente ici, homme parmi les hommes. Derrière lui, la lumière nous surprend. Mais quoi de surnaturel dans cette lumière ? Elle n'explique rien, elle fait seulement signe, elle choisit, elle appelle comme le bras du Christ qui traverse la scène. Alors que la fenêtre qui nous fait face est obscurcie et ne laisse filtrer que peu de clarté. Mais il y a une troisième lumière, celle qui éclaire le visage de Jésus et le dos de Pierre. D'où vient-elle ? Pourquoi ne fait-elle aucune ombre sur le jeune homme ? Cette lumière mystérieuse7 qui éclaire le visage du Christ nous rappelle peut-être la double nature du Fils qui est vrai homme et vrai Dieu. Pierre, en revanche, est comme éclairé malgré lui, gauchement, de dos. Il reçoit la lumière sans le savoir, comme il recevra l'Esprit par don de Dieu. Le Christ indique et Pierre l'imite, plus hésitant. Il est retourné, comme pour demander à Jésus le bien fondé de son geste : est-ce vraiment lui ? Pierre appelle à son tour, dans sa faiblesse d'homme. C'est ainsi que les chrétiens cherchent à répéter le geste du Maître pour que l'appel soit finalement entendu.



Le Christ nous appelle à le suivre. Il appelle Matthieu à se lever et à sortir avec lui de la pénombre du négoce vers la lumière. Le tableau est divisé en deux parties par une ligne verticale qui suit le bord du volet et celui du banc. À gauche, tout est horizontal : les hommes sont assis, immobiles. À droite tout est vertical : Jésus et Pierre sont debout, en marche. À gauche le passé, à droite l'avenir de la conversion : il est temps de se lever pour retrouver sa dignité d'hommes faits à l'image de Dieu et de vivre dans la verticalité de la relation au Père. Car suivre le Christ, c'est suivre la Vérité.



Le bras tendu du Christ et la diagonale de lumière viennent finalement relier le deux temps, tout comme l'incarnation du Christ et le don de l'Esprit font entrer l'humanité dans le temps du salut. Mais entre le temps de l'attente et le temps du salut il y a un passage obligé et douloureux. Au-dessus de la main tendue du Christ, dans le châssis de la fenêtre, est dessinée une croix. Elle rappelle la mort prochaine du Christ, mais aussi la mort prochaine de Matthieu martyr, et la mort de tout homme qui seule saura nous faire atteindre en plénitude la vie de fils de Dieu. Car suivre le Christ, c'est entrer dans la Vie.



Le Christ appelle Matthieu à le suivre, car le Christ est le Chemin. Notre seule vocation est de suivre le Christ hors du bureau de la douane vers la lumière. Le Christ regarde Matthieu, mais son pied est déjà tourné vers la porte, prêt à faire demi-tour. Par le Christ nous entrons dans la lumière, comme le dit l'Épître aux Éphésiens : «Jadis vous étiez ténèbres, mais à présent vous êtes lumière dans le Seigneur ; conduisez-vous en enfant de lumière»8. Suivre le Christ c'est renoncer au monde pour revenir au monde, être dans le monde sans être du monde : c'est ainsi que Jésus et Pierre sont nu-pieds, vêtus d'un manteau sans âge, alors que les cinq personnages sont habillés à la mode du xviième siècle. Matthieu est appelé à laisser «les OEuvres de ténèbres» et à revêtir les «armes de lumière»9, et mourra dans le tableau voisin, vêtu d'une aube et d'une chasuble.



La Vocation de Matthieu a un sens moral : de l'avidité du besoin, de la lourdeur du péché, le Christ nous appelle à le suivre dans la lumière. La Vocation de Matthieu a un sens eschatologique : le Christ, par sa croix et par sa résurrection, a ouvert aux hommes les portes du salut. La vocation de Matthieu a un sens littéral : le Christ passe et appelle : qui osera répondre «qu'il advienne selon ta parole»10 ?